Dans l’océan des sorties vidéoludiques actuelles, certains jeux apparaissent sans bruit. Ils ne bénéficient pas de campagnes marketing massives ni de la visibilité immédiate des grandes productions. Pourtant, ils parviennent parfois à toucher sensiblement les joueurs qui les découvrent. Until Then, développé par le studio indépendant philippin Polychroma Games, fait partie de ces œuvres sensibles qui finissent par se faire entendre.
Sorti en 2024, et avec un DLC annoncé pour 2026, ce jeu narratif suit le quotidien de Mark, un lycéen dont la vie bascule progressivement vers une histoire plus mystérieuse et mélancolique. Mais au-delà de son récit intime et de ses thématiques difficiles, Until Then se distingue également par son origine. Il s’inscrit dans un paysage vidéoludique philippin peu visible à l’international.
Comprendre sa singularité, c’est explorer les rouages du marché du jeu vidéo philippin et l’émergence exceptionnelle d’Until Then dans ce contexte économique. C’est aussi se laisser porter par l’immersion sensible qu’il propose dans un fragment de l’adolescence aux Philippines.

État des lieux du marché philippin
Rares sont les occasions de découvrir un jeu philippin, et encore plus de l’essayer. Pourtant, Until Then s’est présenté à moi comme ces œuvres qui ne paient pas de mine mais qui attirent le regard. Cette rareté sur la scène internationale ne relève pas d’un manque de créativité. Elle tient plutôt des réalités économiques et structurelles de l’industrie vidéoludique du pays.
Le marché du jeu vidéo aux Philippines est en forte croissance. Toutefois, les jeux indépendants restent une niche insérée dans un écosystème dominé par le jeu mobile, le free‑to‑play1 et l’outsourcing2 pour des clients étrangers. Cette stratégie est adaptée aux ressources financières de la communauté locale de joueurs. Elle permet ainsi à un public plus large d’accéder aux jeux.
Avec un pouvoir d’achat relativement faible, le pays a longtemps vu se développer des cybercafés. Néanmoins, ces dernières années, les smartphones, plus performants et moins coûteux, ont profondément transformé les usages technologiques. Ils ont également favorisé l’essor rapide du jeu mobile auprès d’un public toujours plus large. Aujourd’hui, notamment avec l’explosion du prix de la RAM et de l’électricité, l’accès à des ordinateurs reste extrêmement restreint. En termes d’emploi, les conditions ne sont que très rarement réunies. Lorsque des créateurs philippins souhaitent développer un jeu indépendant “original”, beaucoup choisissent et recommandent le télétravail. Ils se tournent donc vers des studios indépendants étrangers afin d’obtenir de meilleurs salaires et davantage de liberté créative.
Les studios 100 % indépendants sont très rares et leur émergence reste exceptionnelle. La plupart des jeux indépendants cités dans les articles restent les mêmes : BAYANI: Kanino Ka Kakampi?, Hapunan et Until Then. Ces titres sont les seuls étant parvenus à se faire une place sur le marché international. Ainsi, lorsqu’un jeu comme Until Then, narratif de surcroît, émerge sur la scène internationale, comment passer à côté sans s’interroger sur les conditions exceptionnelles de sa création ?

L’émergence d’Until Then
Until Then s’inscrit dans la lignée des rares productions philippines ayant réussi à franchir la barrière à laquelle se heurtent la plupart des jeux indépendants, celle d’un marché saturé par des sorties toujours plus nombreuses. Il a également réussi à se faire un nom parmi les jeux indépendants narratifs les plus appréciés de ces dernières années (14 980 évaluations « extrêmement positives » sur Steam).
Polychroma Games est un studio indépendant fondé par des développeurs philippins ayant déjà travaillé sur d’autres projets narratifs. Cela leur a permis d’affiner leur style et leur identité. Parmi ces jeux, nous retrouvons Seen, un jeu narratif et expérimental présenté comme l’un des premiers projets du studio. Il est souvent décrit comme plus court et minimaliste qu’Until Then. Cependant, il leur a permis de tester leur langage narratif et visuel. Nous pouvons également citer Outpost on Syrinx, un autre jeu visuel sur lequel ont travaillé les mêmes développeurs. Il est parfois considéré comme une étape intermédiaire dans leur évolution vers des récits plus complexes. Enfin, Let’s Go There and Wander Nowhere est également décrit comme le premier essai sérieux du studio. Il a servi de base à l’identité créative de Polychroma Games avant Until Then.
Ces expériences professionnelles, combinées à une forte représentation et à une différenciation identitaire philippine, leur ont servi de levier pour mieux se démarquer. Le jeu est souvent présenté comme un exemple de média interactif profondément ancré dans la culture philippine, notamment à travers la représentation du quotidien, de la langue et des lieux. Les Philippines y sont montrées par des créateurs locaux, et non comme un simple décor exotique utilisé par un studio étranger.
Néanmoins, l’impact de l’éditeur international Maximum Entertainment constitue un élément non négligeable. Le jeu a pu être développé et diffusé à grande échelle grâce à ce partenariat qui a assuré le financement, le marketing et la distribution sur les plateformes. Cette collaboration offre au studio une visibilité mondiale. Elle compense ainsi la petite taille de l’équipe et la faiblesse des structures locales de soutien aux développeurs indépendants. En 2020, Polychroma Games se lance ainsi dans le développement d’Until Then avec des ambitions manifestement plus importantes que celles de leurs projets précédents.

Fragment d’un moment de vie
Until Then s’éprouve dans les moments de silence, dans les rayons de soleil qui traversent les stores, dans les notes de piano qui résonnent dans la salle de classe ou dans la course effrénée pour rattraper un être cher. À travers l’adolescence, le jeu explore des thématiques universelles comme la dépression, le deuil, la culpabilité, la quête de sens, l’amitié ou le lâcher prise, tout en restant profondément ancré dans le quotidien philippin.
Le jeu se déroule aux Philippines dans la ville fictive de Liamson, largement inspirée de Manille. Pourtant, il ne cherche jamais à simplifier ou à expliquer excessivement son environnement culturel à un joueur étranger. Il choisit au contraire de l’immerger directement dans le quotidien philippin : le lycée, la cuisine locale avec les boulettes de poisson bola-bola, ou encore les transports publics comme la station Katipunan et la ligne de métro LRT-2 que Mark emprunte pour aller en cours. Je n’ai jamais été à Manille. Néanmoins, un sentiment de familiarité m’a accompagnée tout au long de mes heures de jeu.
Cette immersion passe aussi par l’observation du quotidien. Dans le bus, alors que Mark et Nicole discutent, le cadrage laisse subtilement apparaître par la fenêtre des paysages urbains marqués par des bâtiments détruits après des tremblements de terre. Sans dialogue explicatif, ces éléments visuels transmettent au joueur un contexte plus large sur le monde du jeu et sur la fragilité de l’environnement dans lequel vivent les personnages. L’espace urbain devient ainsi un véritable outil de narration, révélant progressivement l’identité du pays et l’histoire qui l’entoure.

Quand Pixel art rime avec réalisme
Pendant cette première heure de jeu, la beauté du pixel art et le travail remarquable des ombres et lumières frappent immédiatement. Nous sommes illuminés par la splendeur de ses couleurs et par la composition de chaque tableau. Sans oublier ce dialogue constant entre 2D et 3D qui crée une profondeur surprenante. Néanmoins, l’élément le plus marquant du jeu reste l’ambiance sonore. Les voix des passants se mêlent au tumulte de la rue, les rires résonnent dans les couloirs du lycée. Les chiens aboient au loin tandis que le chant du coq annonce le matin. Dans les boutiques du centre commercial, radios et séries télévisées s’échappent des écrans. Les klaxons et les moteurs rythment la ville. Puis, ils laissent place aux grillons du soir, aux grenouilles sous la pluie et au vent qui s’engouffre doucement sous les toitures.
Until Then est un jeu profondément vivant. Les personnages sonnent juste : des adolescents ordinaires vivant une vie d’adolescents. Ils sortent chez des amis, vont à la fête foraine, au centre commercial ou au lycée. Mais surtout, ils s’envoient des textos et traînent sur Facebook. Dans ce quotidien, un élément de gameplay devient central : le téléphone. Il ne s’agit pas seulement d’un menu, mais du dispositif qui plonge le joueur dans l’intimité de Mark. Choisir une réponse, effacer un message avant de l’envoyer, hésiter sur la formulation ou attendre la réponse matérialisée par les trois petits points deviennent autant de micro-moments d’émotion. En reproduisant ces gestes familiers de la communication numérique, le jeu permet au joueur de ressentir directement l’angoisse, le doute ou l’espoir qui accompagnent ces échanges.
Ayant grandi dans les années 2010, je me suis particulièrement reconnue dans ces interactions. Je me suis trouvée dans la manière d’écrire les rires par message, dans l’attente nocturne d’un SMS d’un ou d’une crush, ou dans le scroll du fil Facebook tard le soir. Le réalisme des dialogues, et surtout des conversations par messages, est remarquable. C’est dans ces amitiés que l’on croit éternelles que le jeu brille le plus, et qu’il nous dévaste.

Un cadre soigné
Cette attention portée aux détails se retrouve également dans l’écriture des personnages. Until Then parvient à construire des personnages crédibles à travers des scènes simples du quotidien. Les émotions passent autant par les regards, les silences et la mise en scène que par les dialogues. Une scène à l’arrêt de bus suite à une journée shopping en est un bon exemple. Cath observe une mère venir chercher ses enfants, le visage fermé. Un autre enfant attend encore ses parents, créant un moment d’incertitude silencieuse : vont-ils venir le chercher ? Lorsque sa mère finit par arriver, la scène s’adoucit. Le cadrage se déplace vers le visage de Cath, placé dans l’angle inférieur droit de l’écran avec un regard pensif, tandis que le dialogue continue de défiler.
À l’inverse, Mark apparaît au centre gauche de l’image, souriant et touché par la scène. Cette opposition dans la composition visuelle permet de révéler leurs états émotionnels respectifs sans avoir besoin de les verbaliser. D’un côté, nous observons le renfermement de Cath ; de l’autre, la nostalgie de Mark. Par une scène simple et presque anodine, Until Then laisse entrevoir ce qui se joue dans l’esprit des personnages. Il invite le joueur à comprendre leurs fragilités.
C’est précisément dans ces moments discrets que le jeu excelle. Les relations entre les personnages prennent alors une profondeur particulière, notamment dans l’amitié entre Cath et Mark. Leur relation apparaît sincère, touchante et pleine de tendresse. Ils incarnent ces personnalités lumineuses avec lesquelles tout semble facile, mais derrière lesquelles se cachent des fragilités profondes.

Au-delà de son intrigue et de ses mystères, Until Then est avant tout un jeu de souvenirs. Il capture ces instants fugaces qui composent l’adolescence : la quête de sens perpétuelle, les conversations tardives, les trajets quotidiens dans une ville familière et les silences qui en disent parfois plus que les mots. En ancrant son récit dans un quotidien philippin, Polychroma Games réussit un pari rare : celui de raconter une histoire locale tout en touchant des émotions profondément universelles. En attendant son DLC Afterimages, je vous invite à vous laisser porter par son histoire qui, je l’espère, provoquera le même tremblement de terre qu’il a provoqué chez moi.

