Le jeu vidéo rend-il violent ? J’aurais pu conclure ici par un cinglant « non », mais je préfère vous renseigner réellement sur ce sujet avec cet article, fruit de nombreuses recherches sur le sujet menées par Muriel Valin et Titouan Corlet pour Epsiloon. Mais allons au delà de la question initiale. Depuis quand considère-t-on le jeu vidéo violent ? Préparez votre magnifique pantalon pattes d’eph’ et votre disque de « Don’t Go Breaking My Heart ». Magnéto direction 1976 sur borne d’arcade avec Death Race et la première polémique de violence dans les jeux vidéo.
Bon, j’ai menti. Tout commence en réalité alors que Steven Spielberg terrifie le monde avec son Jaws (Les Dents de la Mer) et que 10cc carbure au super avec son I’m Not in Love, soit 1975. Cette année-là, la société californienne Exidy, spécialisée dans la création de titres d’arcade, décide de commercialiser un titre au nom évocateur : Destruction Derby. Si vous vous posez la question, le jeu n’a rien à voir avec le projet qui sortira sur Playstation 20 ans plus tard, même si la base et le but sont les mêmes : détruire la voiture de ses adversaires et être le seul encore vivant. Le joueur contrôle donc un affreux pixel en forme de T avec des roues et doit rentrer en contact avec d’autres affreux pixels en forme de T avec des roues pour les éliminer. Une particularité toutefois : en les percutant, le joueur laisse sur la piste les voitures accidentées derrière lui, rendant son déplacement dans le niveau plus difficile. La partie prend fin quand le temps imparti est écoulé.
Si Exidy tient un bon jeu pour les standards de l’époque, la petite entreprise n’est pas capable de le faire connaître au-delà de son secteur. Peter Kaufmann et ses associés vont alors décider de revendre les droits du titre à la société Chicago Coin, qui se chargera de distribuer son produit dans son réseau et sous un nouveau titre : Demolition Derby. Mais patatra, Chicago Coin est en cessation de paiement et Exidy, dans l’impossibilité légale de récupérer les droits de son jeu et de le vendre lui-même, doit se réinventer.

Crédits : Dot Eaters
Alors, quoi de mieux que de reprendre la base existante de leur projet et de le modifier, en remplaçant les autres voitures à attaquer par des sortes de figures humanoïdes nommées «Gremlins ». De là naît le pas encore controversé Death Race. L’objectif est à nouveau très simple : écraser le plus de « Gremlins » possibles en un minimum de temps. Chaque ennemi écrasé laisse derrière lui un cri terrifiant et une tombe. Plus vous écrasez d’ennemis, plus de tombes il y aura à l’écran, rendant d’autant plus difficiles vos déplacements. Soit exactement le concept écrit quelques lignes plus haut pour Destruction Derby. Exidy ne veut pas passer trop de temps sur ce projet, considéré comme un jeu intermédiaire qui doit pallier l’attente de Car Polo (le Rocket League de l’époque !!) qui doit sortir en 1977.
Si la sortie du jeu en avril 1976 ne fait aucune vague, le vent va commencer à se lever trois mois plus tard quand la journaliste Wendy Walker va écrire un article inquiet sur le titre le 3 juillet 1976 pour le Ithaca Journal, qui va faire l’effet d’une poudrière. Selon elle, les personnages que les joueurs et les joueuses écrasent ressemblent à des piétons . À partir de là, divers organes de presse, locaux principalement, vont alors s’emparer de cette dépêche tout en la tronquant (parce que sinon, on ne vend pas). Mais la bombe va réellement exploser en décembre 1976 quand le National Safety Council va lui aussi publier un article, déclenchant une seconde vague d’indignation. Et eux ne vont pas y aller avec le dos de la cuillère en faisant en préambule le bilan des accidentés de la route avant de déchainer leur foudres avec notamment un fameux « Death Race n’est pas un jeu vidéo ! » Ambiance. L’histoire sera reprise cette fois-ci par les médias et antennes nationales, en utilisant d’ors et déjà les poncifs suranné d’une bonne vieille attaque envers le jeu vidéo. Musique inquiétante, témoignages accablants, invitation d’experts plus ou moins acquis à la cause de ce qu’on leur demande de critiquer. Et même déformation du sujet en évoquant par exemple des « cris d’enfants » quand on roule sur les passants. Des pétitions sont signées, des personnalités politiques s’emparent de l’affaire, et même des développeurs de l’époque comme Nolan Buschnell, l’un des co- fondateurs d’Atari, se font les critiques de ce jeu violent.

À partir de là, le jeu va être analysé sous toutes ses coutures. Son nom tout d’abord qui semble très proche, trop proche de Death Race 2000 (La Course à la mort de l’an 2000 paye ton titre hyper long), un film sorti en 1975 par Roger Corman qui se déroule dans une Amérique dystopique, où pour remporter la victoire, les conducteurs doivent rouler sur des participants pour marquer des points. Une inspiration balayée par les développeurs qui ne citent qu’une simple coïncidence. Puis les dessins du meuble de la borne réalisé par Pat « Sleepy » Peak, avec notamment son crâne, vont attirer toutes les suspicions. Plus tard, il sera même dit que le nom de code du jeu devait être « Pedestrian » (ou piéton en anglais). Une autre façon pour les détracteurs de démontrer le lien entre la violence du titre et l’esprit tordu des développeurs. Une information démentie par les créateurs eux-mêmes et dont l’origine reste floue.

Et puis, deux ans plus tard, plus personne ne parle du sujet. Comme une amnésie collective, le titre retombe dans l’anonymat qu’il avait connu pour l’époque. Mais la mauvaise presse est toujours raison de finances. Et grâce à cette affaire, la société Exidy est parvenue à faire de Death Race l’une des bornes les plus rentables de l’année 1976, bien que plus aucun des développeurs ne sache le chiffre exact de bornes implantées. Tout ce que l’on sait, c’est qu’elle a été rééditée à au moins trois reprises, pour des ventes de meubles estimées entre 2000 (chiffre le plus probable) et 6500. Sur ces chiffres, environ 1000 à 3000 bornes auraient été vendues après la controverse. Une suite spirituelle nommée Super Death Chase est même un temps envisagée mais n’a semble-t-il jamais vu le jour. Mais l’effet le plus bénéfique ne fut pas tant sur Death Race que sur la compagnie Exidy en elle-même qui parvenait à se faire un nom au niveau national, jusqu’à pouvoir concurrencer les cadors du secteur. Elle parviendra même à survivre à la crise du jeu vidéo ayant lieu en 1983, avant de disparaitre en 1999.
Death Race est donc le premier exemple aussi bien documenté de la défiance de la société envers le jeu vidéo. Et s’il y aura des exemples encore plus extraordinaires dans le futur avec notamment le mémorable procès Mortal Kombat, (qui mérite à lui seul un film tant il est l’apogée de la rivalité entre Sega et Nintendo au milieu des années 90) ce scepticisme s’ancra définitivement avec le précédent du jeu d’Exidy. Par exemple et sans questionner cette fois-ci son rapport à la violence, Nintendo lui-même traversera une période turbulente à la fin des années 80/début des années 90, alors qu’il tentera de définitivement s’imposer sur le marché américain avec sa SNES. Là encore, les parents et la presse questionneront la dangerosité et l’addiction et un mot sera même inventé dans cette brève période, la Nintendépendance. (corruption du mot anglais Nintenpendancy). Tout ça pour conclure que la controverse et le jeu vidéo ne semblent faire qu’un. Quand cela prendra-t-il fin ? Un jour. Un jour sans fin.
Pour plus d’informations :
https://gamehistory.org/media-vs-death-race
https://allincolorforaquarter.blogspot.com/2012/12/death-race.html


